• Une planète équitable est-elle possible ?

    Une planète équitable est-elle possible ? Trois questions à Marie Duru-Bellat.

    Propos recueillis par Martine Fournier - Mis à jour le 10/03/2014

    http://www.scienceshumaines.com/une-planete-equitable-est-elle-possible-trois-questions-a-marie-duru-bellat_fr_32305.html

    Cette interview, publiée par le magazine Sciences Humaines, est très intéressant sur le fond, comme sur la forme. Autour de 3 questions, Marie Duru-Bellat réussit un tour de force : nous expliquer pourquoi la montée des inégalités dans le monde prépare une civilisation sous tension... et pourquoi il y a urgence à penser une justice sociale globale et enfin changer de modèle ! C'est simple, c'est clair et cela doit conduire tous les citoyens à reprendre la main et à s'engager politiquement. Nos démocraties, la paix et la fraternité doit devenir une cause qui mobilise, à l'instar de toutes les autres grandes causes humanistes.

    Ardente combattante des inégalités, la sociologue Marie Duru-Bellat plaide pour une justice globale 
qui puisse assurer une meilleure répartition des richesses.

    Sociologue connue pour ses travaux dans le domaine de l’éducation, Marie Duru-Bellat élargit sa réflexion sur les inégalités. Cette grande voyageuse, qui arpente régulièrement les pays pauvres de la planète, publie un vigoureux petit essai sur les inégalités dans le monde. L’ouvrage comporte une dense discussion sur l’éthique de la justice, dans laquelle se confrontent des philosophes comme John Rawls et Amartya Sen. Il relie aussi finalement la question des inégalités à celle de l’écologie ; les ressources de la planète étant limitées, seule une « justice globale » peut permettre de les répartir équitablement. 


    En quoi les inégalités à l’échelle du monde sont-elles une menace pour la planète ?


    D’abord, parce que les pays pauvres vendent aux pays riches les produits qu’ils fabriquent à bas coûts, avec des producteurs et des consommateurs sacrifiés (mauvaises conditions de travail, salaires très faibles…). Dans les pays riches, on profite de ces produits bon marché, mais les délocalisations et le chômage viennent contrebalancer ce bénéfice, sans compter les risques de dumping social. Par ailleurs, les pays pauvres sont désenclavés, grâce à la télévision et à Internet – leurs habitants peuvent avoir le sentiment que la meilleure façon de vivre une vie décente est d’émigrer, ce qui pose problème pour nombre d’États… Enfin, les inégalités constituent une menace d’un point de vue écologique : le style de vie très convoité des pays riches engendre une course à la consommation ruineuse pour la planète. Tant qu’il y aura des pays riches et des pays pauvres, les premiers auront le pouvoir et la capacité de transférer leurs nuisances et leurs pollutions dans les seconds, ce qui ne les encourage pas à les limiter. 


    
Comment concevez-vous la « justice globale » dont 
vous évoquez l’urgence ? 


    Martin Luther King disait : « L’injustice, où qu’elle soit, est une menace pour la justice, partout dans le monde. » Aujourd’hui, selon le pays où l’on a la chance ou la malchance de naître, l’espérance de vie peut varier de 50 à 80 ans… Or nous savons que les pays riches sont parfois responsables de la pauvreté des autres. Chaque société définit ce qu’elle tient pour juste. Et, parce que le monde n’est pas une société organisée, certains philosophes (majoritairement anglo-saxons, dans la mouvance de J. Rawls) estiment qu’au niveau mondial, la notion de justice globale n’a pas de sens. D’autres (notamment A. Sen) estiment au contraire que dès lors que nous partageons une même planète, tous ses habitants doivent pouvoir vivre une vie décente où qu’ils soient. Il n’est guère tenable de voir des principes être violés tous les jours : quand, par exemple, un habitant de la planète sur huit voit sa qualité de vie, voire sa vie tout court, gravement mise en cause par une malnutrition chronique. La justice globale consiste à ne pas admettre que les frontières d’un pays spécifient ce qui est juste ici et tolérable là-bas. 


    
Voyez-vous une perspective possible 
de progrès ? Et par quels moyens ?


    L’information est en l’occurrence nécessaire : transformer les idées sur les faits socioéconomiques et leur imbrication avec les questions écologiques, c’est modifier leur perception et sensibiliser les opinions sur les politiques à promouvoir. Ainsi, on soutient davantage la redistribution quand on explique la pauvreté par les hasards de la naissance que quand on l’explique par le mérite. Il faut donc montrer systématiquement combien nous sommes interdépendants, comment, par exemple, nos choix de consommation ont des répercussions sur le sort des pauvres : quand on choisit les agrocarburants pour nos voitures, il en résulte, par ricochet, une augmentation du prix des céréales, qui est lui-même responsable des émeutes de la faim de 2008.


    Prendre conscience de cette interdépendance et de notre implication dans l’état du monde est nécessaire pour convaincre les pays riches d’agir et, en particulier, de pousser à des politiques de redistribution globale. Car si diffuser des idées est fondamental, il faut la force des gouvernants pour rendre acceptables des politiques contraignantes, et pour porter ces questions dans les instances internationales. Le chaînon politique est donc essentiel ; mais, sans mobilisation de la société civile, il n’a guère de chances d’être accepté ni mis en œuvre.

    Dernière publication : Marie Duru-Bellat. Pour une planète équitable. L’urgence d’une justice globale. Editions Seuil, 2014.

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