• La gouvernance par les nombres

    Supiot Alain. La gouvernance par les nombres. Éditions Fayard (collection Poids et mesures du monde, Institut d’études avancées de Nantes), 2015. Fiche de lecture proposée par Gaël Drillon, novembre 2016.

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    642 grammes. 520 pages. 14 chapitres. 995 notes de bas de page. 1 mot : hétéronome. Ces nombres suffisent-ils à qualifier ou commenter ce pavé d’Alain Supiot ? Non, bien sur que non !

    Pavé, oui, il en est un... ardu à lire, technique autant dans son propos que dans sa rédaction. Pourtant, que d’intérêt il y a à franchir ces barrières pour découvrir une argumentation précise en faveur du politique au sens noble, de la démocratie et du débat. L’auteur conclut sans ambiguïté en faveur d’un « État, lequel ayant perdu le monopole de l’organisation des solidarités, doit devenir le garant de l’articulation de la solidarité nationale avec les solidarités civiles et les solidarités internationales […]. Garant en dernier ressort, capable de faire prévaloir vis-à-vis de tous l’intérêt général et la démocratie sur les intérêts particuliers et les puissances financières ou religieuses. Un premier pas dans cette direction serait la restauration du principe de démocratie […]. » . - p. 416.

    Tout est dit ou presque dans ces quelques lignes, face au constat sévère d’un retour d’une néo-féodalité dans les rapports sociaux. Le gouvernement par les hommes déborde le gouvernement par les lois, supprimant toute hétéronomie et installant des rapports d’allégeance à tous les niveaux : entre les hommes ; entre le travailleur et son entreprise ou organisation publique (si, si… aussi!) ; entre l’État et les puissances financières. « Dès lors que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous [ce qui n’est plus le cas dans le contexte de globalisation, ou dans le cadre d’accord internationaux tel que le récent CETA] les hommes n’ont plus d’autre issue en effet que de rechercher cette garantie dans les liens d’allégeance qu’ils tissent entre eux. […] Elle est aujourd’hui à l’oeuvre aussi bien dans les réseaux de dealers ou les zones de guerre civile que dans les partis politiques ; aussi bien dans les liens qui soumettent le personnel politique à l’emprise de la finance que dans la dépendance des entreprises filiales ou sous-traitantes à l’égard de leurs donneurs d’ordre. » Et l’auteur enfonce le clou : « […] c’est la quête d’un pouvoir impersonnel qui conduit en fin de compte à la résurgence, sous des formes nouvelles, de l’allégeance comme mode central de gouvernement ». - p. 308.

    L’ensemble de cet ouvrage offre une nouvelle compréhension du courant de fond à l’œuvre dans notre civilisation : « A cette explosion des inégalités et cette précarisation des conditions de vie s’ajoutent les guerres et les violences […]. », dont la cause se trouve, selon l’auteur, explicitement décrite dans la constitution de l’Organisation Internationale du Travail : il n’est pas de paix durable sans justice sociale. - p. 304. L’argumentation s’appuie sur des exemples dans différents domaines très maîtrisés par l’auteur, et marqués chacun par une déficience accrue de démocratie vivante.

    Au travail, le fordisme a laissé la place au management par objectifs qui programme le travailleur à une allégeance absolue et le transforme en ressource aliénée par l’impératif de garantir sa position et sa protection dans le système dominé. Une situation consacrée par la loi, qui définit le temps de travail par « La durée du travail effectif est le temps pendant lequel le salarié est à la disposition de l’employeur et se conforme à ses directives sans pouvoir vaquer librement à des occupations personnelles. » Il y a clairement abdication de toute volonté propre - p. 353. La pseudo autonomie offerte par le management moderne n’enlève pas pour autant ce lien d’allégeance. L’obligation de résultats (produire) sans contrôle des moyens de les réaliser (diriger) aggrave ce phénomène d’aliénation - 365.

    L’analyse est tout aussi accablante en matière de propriété intellectuelle, où les suzerains des temps modernes s’accaparent les biens communs... « […] obliger dans le monde entier tout détenteur de la chose à honorer la dette qu’il a contractée vis-à-vis du propriétaire de l’esprit de la chose […]. Or, la superposition sur un même objet des droits du propriétaire intellectuel et du propriétaire matériel conduit nécessairement à placer celui-ci dans la dépendance de celui-là. […] Un agriculteur qui a acheté des semences à X ne peut donc, sans violer les droits de ce dernier, utiliser le grain issu de ces semences pour les saisons suivantes. » Absurde ! p. 316.

    … ou encore en matière de Sécurité sociale, bousculée au statut de vassal d’un État lui-même sous allégeance de cette croyance ultralibérale sans fondement. « Le principe de répartition fut ainsi condamné [loi Evin du 31 décembre 1989], dans le but de fluidifier le marché et de faire jouer la concurrence entre les trois types d’opérateurs qui se le disputent désormais : les institutions paritaires, les compagnies d’assurance, et les mutuelles. Le lien établi en 1945 entre la base conventionnelle de la protection sociale complémentaire, son caractère non lucratif et sa gestion démocratique a ainsi été rompu. » - p 374, et d’ajouter plus loin : « Autrement dit, il ne s’agit plus à proprement parler de droits sociaux, mais de droits patrimoniaux, fondés sur la capitalisation et non sur la solidarité. » - 379.

    La faute à qui, à quoi ? La technocratie ambiante dans nos sphères dirigeantes sans nul doute. « C’est ce déplacement qui sépare la science des Grecs, tournée vers la contemplation du monde, de la nôtre, sommée de prouver son utilité. […] les mathématiques du contrôle ont ainsi pris le pas sur les mathématiques de l’intelligibilité [...] ». Alain Supiot fait ici référence à René Thom : «  Fort des certitudes de sa science, l’homme éclairé se mue peu à peu en ce que nous appellerions un technocrate. » - p. 148. Mais certainement aussi le déséquilibre profond causé par le paradoxe du politique face au quantique, la « foi dans les nombres supplantant progressivement la confiance dans les personnes. » - p. 152. Pourtant, le travail reste une belle voie pour consolider cette humanité, dès lors que celui-ci s’envisage radicalement en dehors du dogme actuel et restaure la démocratie dans ses systèmes de contrôle. «  un travail permettant à celui qui l’exécute de mettre une part de lui-même dans ce qu’il fait. » On croirait parler des communs ! D’ailleurs, c’est le cas dans la Déclaration de Philadelphie : « l’emploi des travailleurs à des occupations où ils aient la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bine-être commun. ». Mais c’est encore dans cette assertion que l’on perçoit mieux la pensée de l’auteur, qui indique que « A été ainsi ignorée la dimension anthropologique du travail – entendu dans son sens large et concret d’inscription dans leur milieu vital des images mentales qui président à l’action et à la collaboration des hommes. » - p. 415.

    Au final, cet ouvrage ardu à ingérer et digérer renforce la prise de conscience du choc civilisationnel que nous connaissons. Sous la surface du discours juridique, un mouvement de fond s’opère contre l’humanité… l’ouvrage se positionne comme plaidoyer contre cette situation, pour sauver le commun démocratie, en passant par le travail, et notre liberté. « La notion de gouvernance désigne cette intériorisation de la norme et l’effacement de l’hétéronomie. A la différence du gouvernement qui opère en surplomb des gouvernés et subordonne la liberté individuelle au respect de certaines limites, la gouvernance part de cette liberté, qu’elle ne cherche pas à limiter mais à programmer. » - p. 175.

    (r) Gaël Drillon

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