• La dignité de penser.

    GORI Rolland. La dignité de penser. Editions des Liens qui libèrent. 2011.

    Fiche de lecture proposée par Gaël Drillon, le 25 mai 2014.

    ... Observe le troupeau qui paît sous tes yeux : il ne sait ce qu'est hier ni aujourd'hui, il gambade, broute, se repose, digère, gambade à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l'instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie ni dégoût ...

    Appréhender la politique et la démocratie sous l'angle de la psychanalyse... ce n'est pas courant, et ce n'est pas toujours évident à lire. Pourtant, cet ouvrage court permet une approche différente très riche. Voici les éléments que j'ai tiré de ce voyage littéraire avec Rolland GORI... 

    L'auteur débute son propos autour des langues qui dictent insidieusement la manière dont il faut vivre et penser. Et plus particulièrement, ces langues qui s'imposent à tous progressivement et qui se diffusent dans le monde entier. D'autres langues, porteuses de cultures et de savoirs, sont en voie de disparition : langue amérindienne, caucasienne ou paléosibérienne pour ne citer que celles-ci. La disparition des langues doit être considérée comme une disparition partielle de notre civilisation et notre humanité. L'auteur trace des liens entre diffusion d'une langue uniformisée et colonisation des peuples qui se voient soumis à une unique vision du monde, vision qui est partagée par la parole.

    Un zoom est ensuite réalisé sur la question de l'information. L'auteur souligne que la part de l'information a pris le dessus sur la parole. Cette situation produit un lissage de la pensée, dans une approche technique, déshumanisée ou dans le cadre d'une normalisation. Il s'agit là d'un désaveu de la fonction de création de la parole et du langage, notamment la création d'émotions (poésie) et de liens. Ce faisant, notre civilisation s'enferme, s'isole derrière un alibi facile : l'information. Rappelons ici que la polysémie et la polyphonie sont une richesse. Perdre cette richesse, c'est abandonner notre soi et accepter de basculer dans un comportement neuro-économique : l'homme se transforme en machine binaire. Notre vie sera désormais virtuelle ; c'est d'ailleurs déjà le cas avec nos fameux amis sur Facebook !

    Rolland GORI souligne qu'Hanna ARENDT avait déjà alerté - [Du mensonge à la violence. Editions Calmann Levy. 1972] : cette approche technique fait prendre des décisions déshumanisées. L'expérience de la guerre du Viétnam a mis en évidence une gouvernance par des analyste, selon des hypothèses fondées par le traitement d'informations sans liens avec les femmes et les hommes engagés dans ce conflit. Avec l'information, le politique perd sa responsabilité et son pouvoir. Appelons cela le " mainstream cybernétique ".

    Cette cyberhumanité (ou technohumanité) est source d'oppression, et admise par tous ! Les finalités ont laissé la place aux moyens avec une addiction à ces moyens. En se libérant des contraintes de la nature, grâce au progrès, l'humanité s'est enfermée dans les contraintes de la technoscience, de manière irréversible car cette technoscience est capable aujourd'hui de s'autoproduire.

    La valeur, essentielle en politique, est malmenée. C'est l'information qui a de la valeur sans que le sens en soi donné. La parole qui donne le sens n'a plus le temps ni le lieu de prendre valeur (ZARKA Yves-Charles. Le pouvoir sur le savoir ou la légitimation post-moderne. Editions Cités. 2011).

    La RGPP ou d'autres mouvements libéraux sont issus de cette logique. La donnée justifie la décision sans rapport avec le sens. Nous sommes ainsi passés d'un pouvoir d'opinion alors que nous avons plus que besoin de revenir à un pouvoir de raison, donc de parole ! Et n'oublions pas que l'information n'a de valeur qu'à l'instant où elle est nouvelle.

    Observe le troupeau qui paît sous tes yeux : il ne sait ce qu'est hier ni aujourd'hui, il gambade, broute, se repose, digère, gambade à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l'instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie ni dégoût " - NIETZSCHE. Considérations inactuelles [IN] : Oeuvres I. Editions Gallimard. 2000.

    La démocratie trouve ses fondements dans la parole ! Rappelons-nous la Grèce antique, l'agora... la distribution égalitaire de la parole, dans le respect mutuel. Tout le reste n'est qu'illusion...

    La force est impuissante à dompter la pensée : mais pour que ce soit vrai, il faut qu'il y ait pensée. C'est l'absence de pensée alternative qui laisse la place à la pensée fasciste ou sectaire.

    (c) Gaël Drillon

     

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