• L'aventure de la Méthode !

    MORIN Edgar. L'aventure de la Méthode. Éditions du Seuil, 2015.

    Synthèse proposée par Gaël DRILLON, août 2015.

    L'aventure de la Méthode !

     

     

    L'aventure de la Méthode ! 

     

    MORIN Edgar. L'aventure de la Méthode. Éditions du Seuil, 2015.

     

    Synthèse proposée par Gaël Drillon, août 2015.

     

    L'aventure de la Méthode ! C'est en quelque sorte sa propre biographie qu'Edgar MORIN nous propose avec beaucoup d'intimité à l'instar de la mort de sa mère (p. 10), ou de son amour impossible (p. 72)... Quoique ? C'est une thèse sur la pensée humaine et sa complexité, synthèse d'une recherche permanente pendant plusieurs décennies… Mais pas que ! C'est une poésie de la vie (d'une vie) à la beauté complexe… Ou pas ? En fait, c'est un peu tout ça à la fois : une vraie aventure littéraire entre philosophie, histoire, portrait et plaidoyer. Et pourtant, ce nouvel opus est des plus abordables avec 160 pages dans un style fluide et une écriture simple. Encore une source d'inspiration et d'espérance, dans la continuité de « La Voie. Pour l'avenir de l'humanité ».

     

    Première surprise, le grand scientifique de l'humain avoue dès les premières pages son besoin constant de croire (p. 13). Cette foi n'a rien à voir avec l'idéologie politique ou la religion. Edgar MORIN croit en l'humanité supérieure, en l'amour et l'extase vis-à-vis des choses de la vie (p. 63), en une philosophie du vivre ensemble : « un patrimoine planétaire, animé par la religion qui relie, le rejet de ce qui rejette, une solidarité infinie... » (p. 60). Cette croyance, c'est la sève de La Voie ! Les croyances actuelles sont mortifères : « l'humanité n'arrive pas à devenir Humanité. » Les révolutions souhaitables de la pensée, de la personne, de la vie, de la société, sont improbables vues d'ici. Mais « l'improbable n'est pas l'impossible. »

     

    Deuxième surprise pour celui qui découvrirait ici l'auteur, la complémentarité inséparable entre la raison et l'affectivité. Ce juste équilibre est la sensibilité propre à l'Humanité. Hors, nos sociétés modernes s'enferment dans une rationalité extrême, exacerbée, dont le résultat est l'oubli de notre humanité à travers la rigidité, le dogmatisme, et même la brutalité d'un système logique insensible. Edgar MORIN assume ainsi la nature plurielle de chacun d'entre nous, certes homo sapiens (savant, moderne)… mais aussi homo demens (dément), homo faber (fabriquant, artisan), homo mythologicus (croyant), homo oeconomicus (rationnel) et homo ludens (joueur). Une réalité illustrée de façon très concrète par la neuroscience. Toute activité cérébrale rationnelle éveille un centre émotionnel selon les travaux d'Antonio DAMASIO et Jean-Didier VINCENT, référencés par l'auteur (p. 63).

     

    Idées force que nous retrouvons encore dans cet ouvrage, comme dans tous les précédents. La vie est une poésie, qui apparaît dans toute « communion, fraternisation, amour, joie, émerveillement, création, don, jeu... », et dont l'accomplissement suprême est l'extase (p. 79). Trop souvent, nos vies se concentrent sur les obligations et modes nous permettant de survivre les uns à côté des autres. Mais ce qui compte avant tout, c'est notre capacité à vivre cette poésie avec autrui et dépasser une sagesse impossible (la rationalité) pour préférer la recherche du bien vivre (la sensibilité) (p.82).

     

    Troisième surprise de cet opus, si l'on considère Edgar MORIN comme un fidèle défenseur des valeurs humanistes, c'est la critique de la culture humaniste ambiante. Mais ce que dénonce l'auteur, c'est surtout notre habitude de tout segmenter, séparer, compartimenter… qui nous empêche de voir notre Humanité pleine et entière. Ou bien est-ce notre choix, de refuser cet accès à un tout complexe en lui préférant la facilité de petites portions. L'humanisme, c'est reconnaître et penser l'Humanité dans sa trinité mêlant indéfectiblement l'individu (tout unique), l'être (partie de l'espèce), et l'acteur (partie de la société). Envisager l'humanité, c'est penser en même temps sa dimension animale, spirituelle, biologique, culturelle, écologique et sociale (p. 94).

     

    Il en découle une éthique générale de l'Humanité (p. 95), visant la dignité, la liberté, et la responsabilité. Autant de droits et devoirs individuels, mais aussi vis-à-vis de la société et vis-à-vis de notre communauté de destin : tous les peuples de la planète. L'humanisme, c'est problématiser notre avenir en commun, dans nos différentes dimensions / natures… ce qui est quelque peu oublié au profit d'une acceptation totale et aveugle de la rationalité économique contemporaine (p. 101). L'auteur cite PASCAL (p.106) : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur ; gloire et rebut de l'univers. Qui démêlera cet embrouillement ? » Le problème n'est pas de démêler cette complexité, mais de comprendre cet emmêlement, souligne Edgar MORIN. Ce faisant, l'humanisme doit inciter à toute pensée civique, éthique et politique permettant d’œuvrer pour que les humains vivent pleinement leur humanité dans ce qu'elle a de meilleur (l'amour), sans ignorer de ce qu'elle a de pire (p. 107).

     

    En conclusion, Edgar MORIN ouvre sur la notion de rationalité complexe : l’œuvre de sa vie et un nouveau don pour notre Humanité. C'est un appel à répudier la raison glacée pour suivre le principe de « pas de raison sans passion, pas de passion sans raison » (p. 113). C'est aussi un plaidoyer pour une raison de l'amour, seul complément possible à la liberté pour éviter la destruction. La rationalité complexe relie les connaissances, relie ce qui est humain à la vie, à la nature, à la planète et à l'univers. Elle est consciente des perversions propre à la stricte raison. Citant sont confrère Karl JASPERS (p. 120) : « Si l'humanité veut continuer à vivre, elle doit changer. », Edgar MORIN établit ce lien entre la rationalité complexe dont il porte le sens et notre avenir en commun sur cette planète (p. 123). La rationalité pure est irrationnelle… « Il faut maintenant concevoir que la raison a toujours été insuffisante[…] Mais il faut aussi concevoir que la raison est profondèment et multiplement enracinée. » (p. 134). Ce sont 5 principes simples, évidents diront certains, qui mettent un point final à cet opus magnifique : singularité en même temps qu'universalité ; concrétude en même temps qu'abstraction ; gratuité et luxe en même temps qu’économie ; jeu en même temps que sérieux ; absence de principe en même temps que définition de principes ; et introduction permanente du sujet dans la raison, pour une auto-réflexion et une auto-critique (p. 159).

     

    Personnellement, j'ai adoré cette aventure… cette sensibilité et cette honnêteté. Le propos d'Edgar MORIN est éclairant et stimulant pour s'engager dans la pensée humaine, ce qui malheureusement fait défaut au quotidien. Comme si réfléchir sur nous-même devenait un effort trop important et sans intérêt. Alors même que nos civilisations sont en crise !

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