• Faut-il donner un prix à la nature ?

     Faut-il donner un prix à la nature ?GADREY Jean et LALUCQ Aurore. Faut-il donner un prix à la nature. Editions Les Petits Matins (collection Politiques de la transition) en partenariat avec l’Institut Veblen pour les réformes économiques, 2015.

    Fiche de lecture proposée par Gaël Drillon, et petite portion de point de vue en débat…

    Faut-il donner un prix à la nature ? La question se pose dans un contexte où seul le langage de l’argent est audible, et dans une société où le repli sur soi s’accentue au détriment des biens communs. Paradoxalement, les résistances autour des projets contre-nature se multiplient, tels que la lutte contre l’aéroport Notre-Dame-Des-Landes, la ferme des milles vaches, l’incinération des déchets, ou encore le nucléaire. Une résistance sans réel poids politique dans notre civilisation qui n’a plus conscience ni de sa filiation ni de ses liens de survie avec la nature. Le résultat décevant de la COP21 en 2015 en est le signe farouche…

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    Faut-il donner un prix à la nature ? La question se pose dans un contexte où seul le langage de l’argent est audible, et dans une société où le repli sur soi s’accentue au détriment des biens communs. Paradoxalement, les résistances autour des projets contre-nature se multiplient, telles que la lutte contre l’aéroport Notre-Dame-Des-Landes, la ferme des milles vaches, l’incinération des déchets, ou encore le nucléaire. Une résistance sans réel poids politique dans notre civilisation qui n’a plus conscience ni de sa filiation ni de ses liens de survie avec la nature. Le résultat décevant de la COP21 en 2015 en est le signe farouche…

    Aurore Lalucq et Jean Gadrey nous apportent ici une contribution très riche sur le sujet… riche de simplicité, riche d’évidence, riche d’exemples. Au final, retenons que le premier des biens communs c’est la politique ! Politique au sens noble du terme, c’est-à-dire faire débat, décider en commun pour ce qui nous concerne tous ensemble. Et peut-être qu’à force de lutter pour protéger des biens communs, ici et là, nous en avons oublié de protéger celui des biens communs qui devrait nous permettre de tous les protéger : prendre nos responsabilités collectivement, décider et agir nous-même pour nous-mêmes. La(les) gouvernance(s) actuelle(s) est notre faille qui laisse la place à une approche simpliste : le prix d’une nature compartimentée en biens de consommation. Donner un prix à la nature devient alors l’alibi pour éviter d’engager une part de soi, de cette émotion bien humaine, dans le débat et des réflexions parfois complexes mais partagées par tous. La nature est un tout dont nous, l’humanité, faisons partie.

    Pour autant, les auteurs reconnaissent que, si le débat entre les hommes (et pas une élite de quelques uns) est le pilier de notre humanité préservée dans cette nature, certaines modélisations économiques peuvent présenter un intérêt dans notre contexte libéral exacerbé. Leur démonstration se déroule autour de 3 grandes phases : d’où vient cette idée de donner un prix à la nature ? Comment ça marche pratiquement ? Que nous disent les exemples sur l’utilité sociale d’une telle approche ? Quels sont les intérêts, et les limites ?

    De ces 120 pages très faciles à digérer, il est intéressant de relever aussi quelques axes…

    au premier chef, cette évidence (p. 12) : « La nature n’a pas de prix […] mais ne pas la protéger à un coût. » Dès lors, les modèles économiques appliqués à la nature sont probablement efficaces dans certaines situations, mais douteux et même contraire à une vraie pensée durable (p. 13). Ce qui place le débat sur le modèle lui-même, au cœur de la réflexion, et sur notre capacité à prendre du recul vis-à-vis de l’approche économique. A ce stade, les auteurs soulignent que l’approche économique est donc bien une croyance (p. 19)… l’expression d’un dogmatisme enfermé autour de l’idée que le système économique mondial repose sur un équilibre entre les capitaux physiques (machines), le capital humain (nous), et le capital naturel (p. 21) . Un équilibre constant ou chaque part de capital serait substituable par un autre. Exemple : nous pouvons remplacer les hommes par des robots !

    Les auteurs précisent plus loin (p. 30) les fonctions types de la nature dans l’approche économique : services d’approvisionnement (bois, plantes,…) ; services de régulation vitale (stockage du carbone…) ; services culturels (tourisme dans des paysages à hauteur valeur esthétique…) ; les services d’appui (dont découlent tous les autres, sans qu’eux-mêmes bénéficient d’une valeur directe : pollinisation, photosynthèse…). Le reste est simple : traduire ces services en prix ! Et parler argent, ça percute toujours dans les esprits et plus encore dans les médias de masse… ce qui constitue l’un des points forts de l’approche économique pour défendre la nature.

    La traduction en prix repose sur quatre méthodes peu égales entre elles (pp. 46-49). Le prix du marché consiste à donner une valeur à un bien naturel quantifiable : la tonne de bois. Les coûts observables consistent à estimer (avec plus ou moins de fiabilité) le coût de remplacement d’un patrimoine naturel… mais comme les 2 dernières méthodes, celle-ci implique obligatoirement une compartimentation de l’estimation, qui est bien loin de l’utilité sociale d’un écosystème en interaction permanente. Troisième méthode, le prix hédonique qui correspond au prix que nous déclarons accepter de payer pour préserver le patrimoine naturel. Enfin, la valeur tutélaire ou tarif politique est le fruit d’une délibération sans aucun lien véritable avec un calcul économique : c’est un choix collectif arbitraire.

    Ces méthodes sont essentiellement utilisées via le dispositif de banque de compensation (particulièrement apprécié par les lobbying industriels et financiers). Il permet d’acheter à un tiers le droit de détruire la nature soi-même : exemple, je détruis un écosystème complexe ici, mais j’achète à une banque l’équivalent à l’autre bout du monde… c’est-à-dire une forêt artificielle composée d’une unique espèce naturelle ! Autre méthode moins consensuelle et donc moins répandue, c’est de taxer ceux qui détruisent.

    L’expérience confirme les nombreux freins à donner un prix à la nature : parc Yasuni en Equateur ; zones humides des Catskills aux Etats-Unis.

    Pour conclure, les auteurs appellent (p.112) à la prise de conscience sur le fait que « Réduire des jugements, des négociations, des délibérations sur la justice et la justesse (avec ce qu’ils peuvent impliquer de conflits à gérer, de complexité et de singularité des cas) à un dispositif monétaire quasiment automatique est aussi ahurissant qu’irréaliste et inefficace. ». Et de poursuivre (p. 118) : « … il faut garder les yeux sur les finalités de société et sur la qualité intrinsèque des biens communs naturels… ». Il ne s’agit pas ici d’une vision naïve ou d’une utopie de bas étage. Non ! Les auteurs déclinent (pp. 119-120) leur propos en sept mesures applicables immédiatement ici et au-delà : « 1 – la création d’un fonds mondial pour la protection de la nature et la justice climatique ; 2 - la mise en œuvre d’évaluations pluralistes participatives des coûts observables de remise en bonne santé écologique ; 3 – la création de taxes écologiques et sociales ; 4 – le déploiement d’une autorité démocratique (donc associant vraiment les citoyens) compétente pour la protection des biens communs naturels ; 5 - la création d’aides publiques en faveur de la protection de la nature et de la justice climatique ; 6 – des investissements publics fléchés prioritairement sur la transition écologique ; 7 – l’évaluation pluraliste et participative des coûts sanitaires et sociaux des dégradations écologiques ».  

    (by) Gaël Drillon, 29.01.2016

     

     

     

     

     

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